Architectes BAKKER & BLANC

Réinventer les standards

 

Derrière l’université de Lausanne, à deux pas de la Riponne, se loge le long des Escaliers du Marché la bâtisse qui abrite l’atelier d’architecte de Bakker & Blanc, dit BABL, et son équipe d’une quinzaine de collaborateurs. C’est dans ce lieu demeuré brut dans la surface, qui était autrefois une prison, que se déploie paradoxalement l’essence de leur création sous l’œil attentif d’Alexandre Blanc et Marco Bakker.

Un enseignement académique appliqué

Professeur à l’ENAC-EPFL depuis 7 ans pour l’enseignement des programmes de bachelor, master et école doctorale, apportant au domaine académique une expertise de la pratique quotidienne. « J’ai beaucoup de demandes, au moment où les étudiants pensent à investir la société civile, pour orienter les diplômés vers les domaines pratiques qui leur correspondent », note l’architecte. Avec son associé Marco Bakker et ses 4-5 assistants, BABL contribue à de nombreuses recherches, par exemple en collaboration avec le laboratoire « Ibois » (p.ex. modélisation de la tradition artisanale). La nouvelle doyenne de la faculté ENAC a beaucoup développé la transdisciplinarité pour relier les ingénieurs, les architectes et les labos entre eux. Elle a notamment mis en place un programme de « clusters » interdisciplinaires.

Observer le geste de la main

Alexandre Blanc, par son profil, articule enseignement théorique et pratique, parfaitement conscient de l’influence mutuelle que l’un exerce sur l’autre. « J’aime l’idée des mains dans le cambouis, qui évoque “ Ce que sait la main ” du sociologue américain Richard Sennet, un essai volumineux sur la culture de l’artisanat. Notre métier est à la fois très intellectuel et extrêmement manuel. La compréhension du geste de la main me fascine, le lien entre la main qui modèle et fabrique et l’objet ce que nous pouvons ensuite regarder sous un angle critique, donc intellectuel. On saisit le poids des choses, la manière d’assembler les matériaux, de mettre les éléments en lien, les uns avec les autres ». Cette faculté d’observation nous renseigne en effet énormément sur notre façon d’appréhender notre environnement et de concrétiser nos idées, d’entrer en relation avec autrui. « Cela nous permet de corriger ou de répliquer un geste. Car l’intellect ne prévaut pas sur la pratique, c’est fondamental ! », lance l’architecte investi.

Le théâtre de Darwin

Des piles de cartons se dressent le sol brut du bureau d’architectes Bakker & Blanc. Sur la table de l’interview est posé un grand livre, titré « Darwin’s Theatre – BABL at work », dont l’allure évoque les beaux livres d’antan. Cette monographie, parue chez l’éditeur zurichois Park Books, porte sur l’œuvre du duo depuis le milieu des années 90, dont le travail s’est beaucoup développé depuis la fondation de leur cabinet à Lausanne en 2002. En le paginant devant moi, Alexandre Blanc explique la conception de cet ouvrage, dont les pages sont parfois fines comme celles d’une bible, sans toutefois que l’écriture se chevauche du recto au verso. Les images pour leur part sont traitées façon « repro », qui attise l’expérience sensorielle du lecteur. Un objet cadeau d’une magnifique facture, étudié minutieusement comme s’il était un édifice à l’effigie du grand maître du changement. « Darwin avait compris que l’intelligence était la faculté de s’adapter à un contexte évoluant constamment. Notre vision est de retranscrire cette pensée dans notre pratique architecturale. Or, l’inertie de la société est un frein à l’évolution, il est trop tard pour y aller de façon progressive », dit Alexandre Blanc, soulignant la cadence croissante des changements que nous vivons actuellement. « Personnellement, je me sens changer au quotidien. Un jour succède à l’autre, avec la nécessité de modifier ma façon de bouger et de penser », confie-t-il. C’est que l’individu seul évolue plus vite que la société.

Entre digitalisation et durabilité

Lancé sur le paradoxe entre modernité et retour à l’essentiel, voire un besoin de décroissance à l’échelle personnelle et sociétale, Alexandre Blanc raisonne : « Comprendre la place de la durabilité dans un cadre académique qui célèbre l’intellect peut ne pas être aisé. Car la capacité de la durabilité est fondée sur une lecture liée à la terre, issue de pratiques bien antérieures à la digitalisation ». Le digital est au service du développement durable, en lien avec des opérations aux fins pécuniaires, c’est là où le bon sens n’est pas évident à préserver. « L’esprit de parcimonie énergétique n’est pas très bien vu par les sociétés qui requièrent une grande énergie électrique. Il invite à apprendre à produire avec moins ». Faire (moins) avec moins, voilà une optique qui résume assez bien le défi de notre société mercantile et productiviste qui épuise aujourd’hui encore les ressources terrestres et humaines. « Le monde digital va devoir s’adapter, car il n’est pas essentiel partout », conclut-il, d’une lucidité chirurgicale.

Commercer de manière ultra localisée

Du miel à mes oreilles que d’entendre Alexandre Blanc amorcer le sujet du relationnel dans le monde des affaires et le lien à la terre et aux choses simples, qui pourraient bien représenter l’ultime modernité. « Travailler dans un contexte ultra localisé, sans gros déplacements ni usage exagéré de ressources, nous ramène à ce besoin de voir et d’entendre l’autre, de remettre l’humain au cœur de la vie professionnelle ou personnelle », dit Alexandre Blanc. Et d’illustrer son quotidien avec une anecdote : « Il est essentiel de revenir aux choses simples. D’aller dans son jardin, à pied, cueillir les légumes frais pour cuisiner son repas. C’est essentiel, maintenant », appuie-t-il.

Les changements de paradigmes sont en cours, dans tous les domaines et à tous les niveaux. Selon Alexandre Blanc : « Chacun devra se situer à nouveau. L’industrie est friande de trouver les formules et les solutions qui représenteraient un vecteur de croissance ». C’est ce qui explique probablement l’approche de durabilité segmentée dans ce secteur, qui avance par à-coups (normes, inventions, prises de conscience…).

Un bâtiment énergétiquement vertueux

Au quotidien, le principe de la consommation vertueuse s’illustre à Lausanne, Place de la Sallaz, où BABL œuvre sur un immeuble et sa surélévation de 2 étages en bois pouvant contenir 8 ou 10 appartements. La partie surélevée allie le bois à une technologie de pointe. Ce qui pourrait être vu comme un parasite est en réalité son exact opposé. Cet ajout produit non seulement davantage d’énergie qu’il n’en consomme, mais il est capable de la réinjecter dans le réseau énergétique du bâtiment. « Le corps bénéficie du parasite. On a abordé ce postulat sous l’angle de l’architecture, en questionnant le solaire et la capacité d’un objet de produire de l’énergie. Visuellement, il y a un genre d’incohérence, comme un chalet qui ressemblerait à une fusée spatiale ! » Pour Alexandre Blanc, il s’agit d’un mariage de matériaux d’un nouveau genre, une manière de recomposer les bâtiments par le biais d’alliances improbables.

BABL Bakker & Blanc – Architectes associés
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