Francesco Della Casa

Architecte cantonal

« Où que l’on soit, on se trouve à quelques minutes d’un espace non construit »

Depuis 2011, Francesco Della Casa est l’architecte cantonal du canton de Genève. Chargé de coordonner les grands projets architecturaux et urbanistiques entre l’administration, les professionnels et les usagers, il est le garant de la qualité architecturale et urbanistique. Une qualité plus que jamais présente nous explique l’architecte.

On a assisté à l’émergence de certaines oppositions à la densification dans le canton. Quelle est votre position à ce sujet ?

C’est légitime d’avoir peur de la densification. A Genève, cela représente une alerte qui nous incite à bien faire les choses. En même temps, il faut bien voir que Genève a toujours connu une forte densité, chose nécessaire pour économiser le terrain qui n’est pas extensible. Une attitude parcimonieuse qui continue aujourd’hui. Ce que beaucoup de gens ont encore du mal à comprendre, ce sont les avantages qu’on tire de la densification. Elle permet d’atteindre une certaine masse critique, qui favorise la création d’infrastructures publiques de proximité comme des écoles, des transports publics ou encore des bases de loisirs. C’est ce qu’on appelle la ville des courtes distances. La promiscuité amène de nombreux avantages. Les quartiers les plus denses à Genève sont d’ailleurs les plus prisés, tels que les Pâquis et les Eaux-Vives.

Une remise en cause du Plan directeur cantonal selon vous ?

Il y a toujours eu une grande continuité dans le plan d’aménagement genevois. Genève est le premier canton à avoir eu un plan directeur cantonal et certaines valeurs n’ont pas changé depuis la première version de 1935 comme le maillage des espaces publics et naturels. Où que l’on soit, on se trouve à quelques minutes d’un espace non construit comme le lac, une rivière ou la zone agricole, ce qui démontre une préservation de la qualité de vie. C’est cette qualité qui pourrait être affectée si l’on laissait aller l’extension de l’urbanisation.

Le projet CEVA est à bout touchant. De quelle manière va-t-il changer le visage du canton ?

Le CEVA va changer la vie des Genevois. Les deux rives du canton vont être accessibles de manière beaucoup plus rapide. Auparavant, il y avait un engorgement sur le pont du Mont-Blanc et la ceinture périphérique. Avec le CEVA, les gens vont avoir une option supplémentaire pour se déplacer. Il faut toutefois qu’ils se familiarisent avec cette nouvelle carte mentale des transports et que les comportements évoluent.

Sur le plan urbanistique, dès le début, nous avons considéré que les stations du CEVA seraient des lieux propices à la densification. A Lancy-Pont-Rouge, on voit actuellement sortir cette nouvelle forme urbaine à laquelle on est peu habitué. Mais qui se comprend si l’on considère que depuis Lancy-Pont-Rouge, on sera bientôt à seulement 5 minutes de Sécheron, donc des organisations internationales. Chaque halte représentera des avantages pour des activités particulières. On va notamment assister à un déplacement des activités tertiaires de la Vielle-Ville à proximité des gares. Il est par exemple fort probable que le déplacement du Palais de Justice à Etoile va conduire les études d’avocats à s’installer à proximité, ce qui pourrait, par exemple, libérer des espaces dans le centre historique pour le logement.

Le canton est très friand du concours d’architecture. Pouvez-vous nous rappeler ses avantages ?

Le premier avantage est qu’il permet de comparer plusieurs variantes en termes d’esthétique mais aussi de fonctionnalité, de qualité des espaces extérieurs et de coût. Organiser un concours représente entre 1 et 2% du coût global d’un projet mais le gain économique potentiel peut être estimé à environ 5%. Nous avons la chance d’avoir des architectes qui sont d’accord de travailler sur ces concours, sans garantie de remporter le mandat. Genève est en effet le canton de Suisse où l’on utilise le plus cet instrument. Celui-ci permet également de faire émerger des talents et d’avoir une diversité culturelle dans les projets, de par la provenance des bureaux. Ainsi, sur une centaine de résultats de concours, on compte plus des deux tiers de lauréats uniques.

Certains dénoncent un phénomène de standardi-sation dans le domaine du logement. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons repéré ce phénomène, dû au besoin légitime de diminuer le coût des logements. Loger la population dans le même type d’appartement n’est en effet pas souhaitable. Il y a cinq ans, nous avons donc entamé une démarche analytique concertée pour voir quels étaient les effets pervers des règlements qui se sont accumulés depuis un demi-siècle. Depuis mars 2018, les choses ont évolué. Un hall d’entrée généreux, un balcon ou une loggia, les espaces collectifs ne sont désormais plus comptabilisés dans le plan financier et ne font donc plus office de variables d’ajustement. Aujourd’hui, les architectes ont la possibilité de faire différemment et on découvre une variété de typologies plus grande.

Le Pavillon Sicli est devenu l’emblème de la culture du bâti. Comment fonctionne aujourd’hui cette nouvelle institution ?

Le Pavillon Sicli est la maison de la culture du bâti, c’est aussi l’usine de la construction et de tous ses métiers. L’association qui s’occupe de la gestion culturelle est d’ailleurs représentative de cette diversité puisqu’elle regroupe la Fédération des architectes et ingénieurs de Genève, la Fédération des métiers du bâtiment, la Maison de l’architecture ainsi que la Haute Ecole d’art et de design Genève et la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève. Le Pavillon fonctionne aujourd’hui très bien et ce sans subventions, puisqu’il génère ses propres recettes. La location trois mois par an à des tiers permet d’entretenir le bâtiment et de le mettre à disposition à bas loyer pour des activités culturelles. Avec cette double structure tarifaire de location, le Pavillon Sicli a certes atteint l’équilibre budgétaire en trois ans d’existence, contre les cinq initialement prévus, mais c’est évidemment une situation fragile. Aujourd’hui, il bénéficie d’une grande notoriété de par la qualité des événements organisés. Le succès est tel qu’il faut réserver les lieux deux ans à l’avance

Quels sont les grands projets à venir pour le canton ?

Il y a tout d’abord le réaménagement de la grande rade. Pendant longtemps on l’a crue intouchable, mais le début des travaux de la future plage des Eaux-Vives a lancé les choses. D’ici 10 ans, la rade aura un tout autre visage. Ça prend du temps, mais on sent que la population s’apprioprie le projet.

Autre grand chantier, la gare de Cornavin. Après des difficultés initiales lors du premier projet CFF de construction de deux voies supplémentaires, on a abouti à trouver une solution heureuse pour toutes les parties. Mais au-delà, c’est le bâtiment de la gare et ses alentours qui posent problème. Différentes fonctions ont été liées à la gare de manière successive sans beaucoup de coordination, ce qui a provoqué une saturation. Avec l’augmentation prévue du nombre de voyageurs cela serait devenu insoutenable. Un mandat d’étude parallèle a donc été lancé il y a un an et demi afin de revoir l’ensemble du fonctionnement des réseaux de transport, pour que le système retrouve une respiration suffisante.

Le projet rendu est à la fois très simple et très novateur puisqu’il donne enfin une façade côté nord à la gare, et qu’il crée une grille de connections transversales et longitudinale au niveau du rez,ce qui va permettre de descendre des wagons directement dans la ville, grâce à de nouveaux percements sur la longueur du quai.