Hervé Dessimoz

Un architecte engagé

Une sacrée personnalité, de l’audace, du talent, un goût prononcé pour les défis techniques et un fort engagement pour la planète, Hervé Dessimoz est un homme passionné. A la tête d’un bureau d’architectes portant son nom puis du GROUPE H depuis bientôt 30 ans, l’architecte et urbaniste suisse fête cette année ses 65 ans mais ne s’avoue pas prêt à raccrocher. Retour sur sa carrière et les projets emblématiques du bureau largement récompensés dans le monde entier.

 

A quel moment et pour quelle raison avez-vous décidé de devenir architecte ?

Ce métier, je le dois à mon père, entrepreneur. Moi et mon frère, nous avons toujours baigné dans le monde de la construction. Après avoir effectué nos premières classes à Conthey, mon père nous a envoyé à l’institut Florimont à Genève, ce qui nous a permis d’être plus proche de lui et d’aller régulièrement sur les chantiers. Un jour, lors d’une banale discussion, il m’avait dit « Hervé tu seras architecte » et à mon frère « Et toi ingénieur ». Il en a été ainsi. Une fois ma maturité en poche, j’ai intégré l’EPFL et obtenu mon diplôme d’architecte en 1977. Conformément à la volonté de mon père, j’ai démarré aussitôt ma carrière comme indépendant.

Que retenez-vous de vos études d’architecture ?

J’ai saisi toutes les opportunités qu’offre une école, à savoir un accès illimité au savoir. J’ai notamment suivi des cours de sociologie urbaine avec le sociologue Michel Bassand. Il était important pour moi de comprendre comment les gens vivaient l’architecture au quotidien, pas seulement dans leur logement mais surtout depuis la rue. L’architecture apporte une contribution essentielle à la société. Elle définit la culture, l’espace et le temps et crée un environnement qui sera le théâtre d’une grande partie de notre vie. J’ai par la suite suivi des cours d’Epistémologie Génétique, basée sur l’étude de l’évolution des connaissances chez l’enfant mise en évidence par Jean Piaget. Cela m’a donné une réelle passion pour les écoles, ces lieux où l’on commence à apprendre la vie.

Pouvez-vous nous rappeler comment est né le GROUPE H ?

C’est dans un contexte de crise immobilière en Suisse, que j’ai créé en 1990 le GROUPE H avec des bureaux à Genève et à Paris, puis en Italie deux ans plus tard. A cette époque, le volume d’activité avait chuté de 40% et, d’ailleurs, nous n’avons plus jamais retrouvé le niveau antérieur à 1990. L’idée était de se distinguer de la concurrence en alliant architecture et ingénierie avec l’ambition de faire mieux que les autres. Le premier grand chantier qui a lancé le Groupe est celui de la Tour Winterthur, dans le quartier de la Défense à Paris. Avec ses 135 mètres, ce bâtiment reste aujourd’hui la plus haute tour construite par un Suisse dans le monde. De nombreux bureaux étaient sur les rangs pour obtenir ce prestigieux mandat mais la solidarité suisse a été déterminante. Je possédais en effet une botte secrète : mon ami Jean-René, agent de cette assurance. J’ai été convoqué à Winterthur pour plaider ma cause auprès de Peter Spälti, CEO du groupe et conseiller national. Il a été assez direct et expéditif et mon ton décidé l’a convaincu. Pendant 6 ans de 1994 et 2002, j’ai dirigé le chantier depuis Paris. Un mandat qui m’a permis en même temps de sauver l’outil de production suisse puisque tous les dessins étaient faits à Genève.

Parmi vos ouvrages emblématiques, le Palais de l’Equilibre pour EXPO.02 à Neuchâtel, devenu le Globe de la Science et de l’Innovation au CERN. Pouvez-vous nous parler de cette incroyable aventure ?

Pavillon symbolique d’Expo.02, le Palais de l’Equilibre avait pour mission de sensibiliser le public aux enjeux du développement durable. Il faut bien voir qu’à l’époque, on commençait à peine à trier les déchets en Suisse. Avec l’ingénieur bois Thomas Büchi, nous avons imaginé une sphère, symbolisant la planète, entièrement en bois, matériau durable par excellence. Pour l’anecdote, les lames extérieures en douglas, proviennent du Pavillon suisse de l’exposition universelle de Hanovre. La forme unique du Pavillon et sa scénographie innovante, réalisée par des scientifiques de la Cité des Sciences à Paris, ont fait son succès, puisqu’il fut le pavillon le plus visité de l’exposition. Le concept d’Expo.02 était fondé sur le caractère éphémère des constructions mais pour nous le Palais de l’Equilibre, symbole du développement durable, devait survivre. C’est ainsi que nous l’avons conçu pour être démontable et remontable. La Confédération décida d’en faire don au CERN à l’occasion du 50e anniversaire de l’institution. Rebaptisé « Globe de la Science et de l’Innovation », il a été inauguré en 2004 par les présidents Jacques Chirac pour la France, Joseph Deiss pour la Suisse et le roi Juan Carlos pour l’Espagne. Aujourd’hui il est devenu le bâtiment iconique du CERN, ce dont je suis très fier. Nous avons fait une réfection complète l’an passé pour lui donner une durée de vie supplémentaire de 40 ans.

Depuis, les projets se sont succédés

Les projets se sont enchaînés par la construction du plus grand hôtel de Suisse, l’ex Crowne Plaza aujourd’hui Starling Hôtel à Genève, 500 chambres avec centre de congrès, le dessin d’une ville de 6000 habitants appelée Spoutnik City près de Kiev en Ukraine, la construction du Shopping Center Piter Raduga d’une superficie de 85 000 m2 à St-Pétersbourg en Russie. C’est à l’appui de ces références que le Club Alpin Français a décidé de nous confier la mission de conception et de réalisation du Refuge du Goûter sur la voie du Mont-Blanc à près de 4000 mètres d’altitude, un refuge d’une capacité d’accueil de 120 places et énergétiquement autonome.

Le Refuge du Goûter symbolise l’engagement du bureau pour le développement durable. Que retenez-vous de ce chantier ?

C’est l’aboutissement encore une fois d’une collaboration avec Thomas Buchi qui après le Palais de l’Equilibre m’a invité à voler encore plus haut. Ici, la difficulté était de concevoir un bâtiment qui résiste au vent pouvant atteindre 300 km/h, avec des contraintes environnementales fortes. La forme ovoïde choisie n’a rien d’un caprice d’architecte. Nous avons recherché une forme aérodynamique pour favoriser l’accumulation de neige sur un fondoir afin d’obtenir de l’eau. L’énergie thermique provient de capteurs solaires et l’électricité de panneaux photovoltaïques. Je me suis tout de suite senti très concerné par ce projet hors du commun. Réaliser un bâtiment énergétiquement autonome à 4000 mètres dans le massif du Mont-Blanc, c’était prouver que l’on peut réaliser un bâtiment énergétiquement autonome également en plaine. Un message fort pour le monde entier. Après ce projet, largement publié, qui nous a valu « le prix des internautes pour les constructions durables » lors de la Conférence mondiale sur la planète COP21, il était impossible de continuer à construire banalement, d’où la spécialisation du GROUPE H par la suite dans les constructions durables.

Comment s’exprime le développement durable dans vos réalisations ?

L’architecture durable, ce n’est pas seulement la technique, c’est aussi une esthétique bien particulière. La Tour C2 que nous réalisons dans le Quartier des Vergers à Meyrin, le plus grand écoquartier de Suisse, en est un bon exemple. Elle répond au label Minergie-A qui stipule que l’électricité nécessaire pour faire fonctionner les équipements techniques doit être produite par l’édifice lui-même. En général, il suffit de poser des panneaux solaires sur le toit mais pour une tour, la surface du toit est trop petite pour accueillir des panneaux en suffisance. Du coup, nous avons intégré les panneaux solaires dans les parapets de balcons, ce qui est directement visible de l’extérieur. De plus pour des raisons de place et de consommation d’énergie, nous avons installé la centrale technique du bâtiment au sixième étage qui accueille également des buanderies et une terrasse collective pour les habitants. Cet étage sera entièrement agrémenté de plantations. Un message fort pour les habitants du quartier. Il était important pour moi que l’on voit que c’est un bâtiment à haute performance énergétique. Pas par orgueil mais parce que son aspect durable participe directement à l’identité du quartier. Pour moi, les contraintes techniques sont l’occasion de sublimer l’architecture.

Le 30 avril, vous avez fêté vos 65 ans ainsi que le 16 mai les 40 ans du bureau au Globe de la Science et de l’Innovation au CERN. Quel ton avez-vous donné à cette célébration ?

Cette fête a été l’occasion pour moi de dédramatiser cet âge fatidique de la retraite. Personnellement, je me sens bien. Je suis passionné et je compte continuer à exercer mon métier. J’ai profité également de cet événement pour présenter mes successeurs. Une équipe de quatre personnes, emmenée par ma fille Céline. Diplômée d’un master en économie immobilière, elle reprendra la tête du bureau avec trois architectes spécialisés dans le domaine de la conception, production et direction de travaux. L’objectif étant de créer une équipe pluridisciplinaire avec des savoirs complémentaires. Tous connaissent et partagent la culture GROUPE H : celle du challenge et du développement durable. Mes soucis de santé de l’an passé m’ont montré qu’ils étaient capables de grandes choses. Je vais continuer à venir au bureau, afin d’accompagner cette transition. Quand vous avez la passion et la bonne santé, une expérience assez unique avec des projets à l’international, divers et complexes, il est impossible de raccrocher.

 

GROUPE H

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