Mauro Poggia

DSES – Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé

« Les employeurs doivent se fixer des règles »

Conseiller d’Etat chargé du département de la sécurité, de l’emploi et de la santé, Mauro Poggia mène de front de nombreuses actions. Lutter contre le chômage, redonner aux forces de police le respect qu’elles méritent, faciliter au mieux la vie des proches aidants et mettre en place des changements nécessaires engendrés par la crise sanitaire du COVID-19… quelques dossiers qu’il gère au quotidien. Bien Vivre l’a rencontré.

En matière de sécurité, quel est le problème le plus difficile à endiguer?

Il y en a beaucoup mais il en est un qui est un véritable défi et qui doit se renforcer, c’est le service des renseignements. Il nous faut pouvoir anticiper les actes violents et terroristes même s’ils sont souvent imprévisibles. Pour ce faire, une collaboration renforcée avec l’association Rhizome, qui prévient toutes les formes de radicalité religieuse et idéologique, est en place ainsi qu’avec d’autres entités qui travaillent autour de ces sujets.

Peut-on dire que globalement Genève est une ville sûre?

Il est bien difficile de se prononcer car Genève est un pays de Cocagne qui attire par sa richesse. Avec des kilomètres de frontière non surveillés, y entrer n’est pas compliqué. J’aimerais vraiment que la Confédération renforce la protection de ces frontières mais nous manquons de gardes-frontières. Depuis Berne, on ne semble pas comprendre qu’à Genève les problèmes sécuritaires ne sont pas les mêmes qu’en Suisse centrale.

En matière de personnel, la police recrute-t-elle facilement?

Le dernier recrutement s’est bien déroulé, nous comptons 101 nouveaux aspirants. Pour autant, il nous faut faire très attention que beaucoup ne renoncent pas et que la profession reste attractive, tant financièrement que pour son image. Cette dernière est de plus en plus souvent écornée et le respect doit être renforcé. On voit qu’une partie de la population n’en a plus et que seules les fautes qui peuvent être commises sont retenues. Jamais on ne félicite les actes de bravoure que les policiers réalisent au quotidien. Je m’efforce d’être le plus proche possible de ces femmes et de ces hommes courageux et surtout de leur manifester ma reconnaissance pour le travail accompli.

En matière d’emploi, l’embauche des chômeurs à Genève est-elle exemplaire?

Certains établissements comme les HUG ou encore les TPG recrutent plus de 70% de chômeurs pour leurs postes vacants. C’est un modèle qui malheureusement est loin d’être généralisé puisque l’on voit toujours plus de permis frontaliers délivrés. Rien n’obligeant une société à privilégier l’embauche de personnes sans emploi résidant à Genève, beaucoup optent pour la solution de facilité sans se soucier de la situation du canton. Je mets tout en œuvre pour que les choses changent en rencontrant les associations faîtières patronales. Je veux les sensibiliser à cette problématique et leur demande de relayer auprès de leurs membres l’importance d’annoncer les postes vacants et de préférer les candidatures genevoises à celles de non-résidents. Pour ce faire, les employeurs doivent se fixer des règles et être plus responsables.

Le 27 septembre, si un oui à l’initiative de limitation passe, qu’en est-il pour le canton?

Au-delà du canton, le problème sera fédéral et un cuisant constat d’échec. Pour comprendre cet hypothétique oui, il faut peut-être se dire que l’économie n’aura donc pas réussi à convaincre la population et ce, d’autant plus au vu de la situation actuelle. Il n’est pas trop tard pour qu’elle donne les gages de bonne volonté attendus pour l’emploi local. Je reviens à ce que j’ai dit auparavant : à compétences égales, quand il y a deux candidats en lice pour un travail, il faudrait absolument engager celui qui réside dans le canton. De plus on peut aborder le sujet sous l’aspect du « développement durable » car en agissant de la sorte, on évitera les kilomètres de bouchons et autant de véhicules qui engorgent la ville. Embaucher local c’est aussi participer activement à la paix sociale. Et quand on la voit s’effriter un peu plus chaque jour, effectivement on peut avoir peur pour cette votation.

Quels constats faites-vous suite à la crise sanitaire liée au Covid-19?

Vu ce que nous avons vécu, il y en a bien évidemment plusieurs. D’abord, je constate qu’à Genève, le besoin du secteur sanitaire hospitalier public est fort. Pour autant, durant cette période trouble, là où l’on aurait mis des années à trouver un consensus, les établissements privés et publics ont immédiatement appris à se respecter mais aussi à s’aider mutuellement. Sans les HUG, nous n’aurions pas pu faire face et sans l’appui du privé, non plus ! Le binôme a été complémentaire. Il a su s’adapter en un temps record et dans un esprit de partenariat et non de rivalité. Ce Covid aura été un accélérateur inouï de bonnes volontés.

Mon second constat tourne autour de notre dépendance aux besoins extérieurs. En matière de personnel médical, les HUG ont encore majoritairement des employés frontaliers. Si la France avait réquisitionné ces derniers pour les besoins de ses propres hôpitaux, nous aurions été devant une autre catastrophe. Elle ne l’a pas fait mais cela soulève encore plus le besoin impérieux de former du personnel en local et d’embaucher des résidents genevois en priorité.

L’autre point, où l’on a tous pu constater la problématique du manque, concerne les masques. Devant leur rareté, nombre de dirigeants sont devenus de véritables flibustiers prêts à tout pour en obtenir. Pour ne jamais revivre pareil cas, il est impératif que nous soyons autonomes en ayant notre propre fabrication. Nous savons que cela coûtera plus cher qu’un produit importé mais ce qu’il y a derrière en matière de survie, au propre comme au figuré, vaut la peine que l’Etat investisse de l’argent, même s’il y a perte!

A titre personnel et professionnel, que retirez-vous de la crise sanitaire que nous venons de vivre?

Il faut comprendre que cette période a été unique et d’une intensité marquante. Je dirais que mes équipes et moi-même avons vieilli en un rien de temps et qu’il a souvent fallu prendre des décisions qui ne pouvaient attendre. Devant l’inconnu de la situation, régulièrement se posait le problème du choix. Etait-il le bon ? Le temps pour s’interroger et pousser les investigations n’était pas permis et je me suis donc souvent retrouvé à me questionner. Mais dans l’ensemble, je trouve que Genève ne s’en est pas trop mal sortie car une telle gestion de crise ne s’apprend pas dans les livres mais dans la réalité du quotidien et ses urgences majeures.

Les relations humaines resteront également en souvenir. Les moments forts passés avec mes équipes sont synonymes d’une expérience inoubliable car, ayant en charge la sécurité et la santé, nous avons créé autour de ces deux secteurs, une task force qui se parlait en permanence, se réunissait fréquemment et surtout prenait les décisions rapidement en fonction des besoins. Tout comme pour l’adaptabilité dont ont fait preuve les services hospitaliers publics et privés en un temps record, les équipes de sécurité ont aussi démontré leur grande flexibilité. En effet, la fermeture des frontières a été ultra rapide mais dès le premier lundi, on a constaté l’engorgement de celles restées ouvertes. Les heures passées par les personnels soignants à les traverser étaient impossibles. Une solution a pu être trouvée rapidement grâce à une cohérence et un travail de front avec la France. Là où l’on aurait mis des mois en temps normal, ici en une journée, avec les préfets de l’Ain et de la Haute-Savoie, nous avons créé le badge et la voie routière qui leur donnaient priorité, une véritable performance puisque le lendemain il n’y avait plus de souci!

S’il est une chose certaine c’est que la mobilisation des forces, et ce dans tous les domaines, a été unique et nous a permis de surmonter une crise que jamais nous n’avions vécue auparavant et que j’espère sincèrement ne jamais revivre!