Mauro Poggia

Département de l’emploi et de la santé

« La population a ressenti une vraie volonté de faire bouger les choses »

Brillamment confirmé dans ses fonctions de Conseiller d’Etat lors des dernières élections, Mauro Poggia est aussi l’homme fort d’un gouvernement équilibré entre gauche et droite. Désormais sans l’action sociale, mais avec la charge du marché du travail, il entend poursuivre ses actions avec détermination dans le domaine de la lutte contre le chômage et de la santé. Bien Vivre l’a rencontré.

Pourquoi avoir décidé de briguer un second mandat ?

Lorsqu’on arrive au sein d’un département, il faut du temps pour prendre ses marques, maîtriser les sujets et se rendre compte des priorités. Avec cette seconde législature, il s’agit de poursuivre les actions entreprises et de marquer sa position sur des sujets importants par la mise en place de mesures durables. Les résultats de cette élection prouvent que le travail réalisé durant la précédente législature a été bien fait et bien perçu. Au-delà des aspirations politiques, je pense que la population a ressenti une vraie volonté de faire bouger les choses dans des secteurs compliqués comme l’emploi, la santé et les affaires sociales.

Que retenez-vous de votre action durant la précédente législature ?

Au niveau des affaires sociales, nous avons réussi à maintenir des prestations de qualité pour les bénéficiaires qui en ont le plus besoin, tout en limitant les prestations qui n’avaient plus de sens, tout en luttant contre la fraude. Sur le volet de l’emploi, cette législature aura été marquée par l’introduction de la mesure dite de « préférence aux chômeurs résidents ». Celle-ci exige que les postes à pourvoir dans les secteurs public et parapublic soient attribués en primeur aux personnes inscrites dans les offices régionaux de placement (ORP). Un principe que nous avons réussi à faire rentrer dans les mentalités, y compris dans le secteur privé et dont on peut aujourd’hui parler sans faire bondir qui que ce soit. Nous avons aussi réussi à sauver les emplois de solidarité qui étaient menacés et avons déposé des projets de lois, actuellement en examen, pour les jeunes, les plus de 50 ans, et les seniors proches de l’âge de la retraite. Ce qui a enfin beaucoup marqué les esprits je pense, c’est la politique menée en matière de santé. Si je n’ai jamais fondé ma campagne sur la baisse des primes, je pense avoir réussi à imposer davantage de transparence au système actuel et à mettre en place les structures nécessaires pour offrir des prestations de qualité sur le long terme aux Genevois. Nous avons maintenu les compétences là où se forme la relève médicale, c’est-à-dire aux HUG, sans ouvrir le marché à une concurrence qui n’est absolument pas à même de réguler le marché. Nous avons aussi intégré les cliniques de Joli-Mont et Montana aux HUG, respectivement orientées dans la réadaptation et les suites de traitement, garantissant ainsi la disponibilité des soins. L’action a enfin été renforcée en faveur des soins à domicile, qui ont démontré leur bien-fondé en termes de qualité et d’économie avec une hausse de l’âge d’entrée des personnes en EMS.

Votre département a perdu son aile sociale au profit de Thierry Apothéloz. Une déception ?

Je dois dire que j’ai eu quelques regrets de voir une partie de mon département confiée à mon collègue Thierry Apothéloz, même si je suis convaincu que la politique sociale continuera à être bien menée. Les transversalités entre nos départements étant nombreuses, nous allons travailler en binôme sur de nombreux dossiers. L’objectif étant de maintenir les synergies créées entre les deux domaines durant la précédente législature. Les emplois de solidarité que nous avons réussi à sauver restent quant à eux dans ma politique publique de l’emploi, laquelle est d’ailleurs la meilleure prévention contre le passage à l’aide sociale. La politique du handicap est peut-être celle qui me manquera le plus car c’est une politique très humaine qui permet des rencontres uniques.

Cette année électorale a été marquée par l’explosion des primes maladies. Que répondez-vous à la population qui en a marre de payer toujours plus ?

J’ai envie de dire que le responsable n’est pas toujours l’autre. Il faut qu’on cesse de chercher des boucs émissaires. Un travail de responsabilisation collective doit être entrepris. Dans celui-ci, le rôle du patient est central, et il devra se réapproprier un pouvoir de contrôle et de décision, qu’il délègue trop souvent à des acteurs dont les intérêts propres ne sont pas toujours conformes aux siens. Au-delà de cette auto-responsabilisation du patient, des mesures fortes de régulation doivent être entreprises. On ne peut pas continuer à laisser tout le monde faire ce qu’il veut et consommer sans limitation. Nous ferons ce qui est nécessaire dans la marge de manœuvre attribuée aux cantons par le droit fédéral.

Vous plaidez justement pour une loi qui accorde aux cantons le pouvoir de réguler l’installation de nouveaux cabinets médicaux. Quel est l’enjeu ? Des limites n’existent-elles pas déjà ?

La législation actuelle ne permet de réguler que l’installation des médecins qui n’ont pas accompli trois ans de formation postgrade en Suisse. C’est insuffisant. Il s’agit de pouvoir examiner au cas par cas, et par spécialité, si une nouvelle installation de cabinet médical répond aux besoins de la population. Entre 2011 et 2013, il y a eu une ouverture totale du marché et on a vu que dans des cantons frontaliers, comme Genève et Vaud, le nombre de cabinets médicaux a explosé avec une hausse conjointe des coûts à charge de la LAMal. Cette corrélation directe démontre que le marché de la santé ne répond pas aux règles de la concurrence. Plus il y a d’offre de prestataires de soins, plus il y a de demande. J’aimerais qu’une certaine droite parlementaire sorte de son dogmatisme pour être pragmatique.

La droite propose plutôt que ce soient les assureurs qui régulent le marché et non l’Etat…

Si la compétence revient aux assureurs, ils feront la sélection des médecins qu’ils remboursent, selon leurs propres critères. Selon son assureur, le patient pourrait ne pas être remboursé, si son médecin ne figure pas sur sa liste. Les assureurs pourraient ainsi sanctionner des médecins en les rayant de leur liste. Les assureurs n’ont pas la légitimité démocratique pour opérer ces choix, contrairement aux cantons qui représentent leur population.

Les acteurs privés de la santé militent pour une plus large intégration des cliniques dans la planification de la santé. Une source d’économies pour l’Etat notamment selon elles. Quelle est votre réponse ?

L’argumentation des cliniques paraît séduisante : « Envoyez-nous des patients c’est moins cher et en plus ils seront ravis car ils auront le choix de leur chirurgien ». Empêcher cela peut paraître incohérent, mais la réalité est bien plus subtile. La plupart des interventions de pointe exigent une dextérité de l’opérateur qui ne s’acquièrt qu’avec une masse critique de patients. Ce n’est qu’à cette condition qu’on peut garantir la qualité de la prestation de la formation de la relève. C’est une mission essentielle de tout hôpital universitaire, avec la recherche. Ouvrir le marché sans limite reviendrait à morceler cette masse critique entre plusieurs établissements et ainsi affaiblir les compétences de l’hôpital public, dont la première obligation est d’admettre tout patient sans sélection. Dans un petit canton comme le nôtre, c’est inconcevable si nous voulons pouvoir continuer à offrir des soins de qualité 24h/24.

La nouvelle loi sur l’assistance au suicide est entrée en vigueur en août 2018 à Genève. Vous vous étiez pourtant opposé à un traitement législatif de ce sujet sensible. Quelle est votre position aujourd’hui ?

J’ai toujours considéré que la liberté de mettre fin à ses jours de manière digne devait être respectée, et aucune entrave ne doit s’y opposer, si elle est librement exprimée. Cela étant, je n’ai jamais été favorable à ce que les procédures liées à cette question sensible soient figées dans une loi, car je crains une déresponsabilisation des acteurs et une judiciarisation des processus d’aide au suicide. Cette thématique implique humanité, dialogue et nuance, alors qu’une loi exprime une marche à suivre généralisée, qui ne pourra jamais répondre à la seule question centrale, qui est celle de savoir si la personne est capable de discernement, et si elle exprime librement une volonté mûrement réfléchie. Une Commission du suicide assisté a également été instituée et va voir le jour prochainement. Selon moi elle se trouvera rapidement face à des questions insolubles, ne pouvant, en cas de doutes, empêcher un suicide que par la mise en œuvre de la justice pénale, dont la nuance n’est sans doute pas la première des qualités lorsqu’elle doit intervenir d’urgence.